mardi 14 décembre 2010

Michel Mercier : "ils doivent être encore plus irréprochables qu'ailleurs"

Suite aux réactions à la condamnation à de la prison ferme de sept policiers par le tribunal de Bobigny, Michel Mercier, ministre de la Justice, s'exprimait dans Le Parisien sur le travail des juges en Seine-Saint-Denis. À cette occasion, il utilise un tour de phrase des plus étonnants mais efficace en rappelant que les juges "doivent être encore plus irréprochables qu'ailleurs". Étonnante formulation car absurde, l'adjectif irréprochable à un sens absolu et ne peut théoriquement accepter de degré de comparaison de supériorité. En effet, le Tlfi nous livre la définition suivante de l'adjectif irréprochable : "Auquel on ne peut faire aucun reproche, aucune critique, auquel on ne peut adresser aucun blâme". On ne peut donc pas être plus irréprochable qu'irréprochable. Voilà pour la théorie ; en pratique le fait de mettre un comparatif de supériorité, doublé de l'adverbe intensif "encore", n'a d'autre objet que de renforcer le caractère absolu de l'adjectif, quitte à risquer l'absurde. L'erreur logique est ainsi gommée par la pertinence de l'intention. Étonnant non ?

L'article de Wikipedia relatif au degré de comparaison nous livre un exemple remarquable à travers une citation de Georges Orwell tirée de La ferme des animaux : "Tous les animaux sont égaux, mais certains sont plus égaux que d'autres".


Ci-dessous l'extrait de l'entretien mené par Thimothée Boutry :
Thimothée Boutry : Les syndicats de magistrats se sont déclarés « consternés » par toutes les déclarations…

Michel Mercier : Je serai toujours là pour défendre les magistrats qui ont toute ma considération. Je ne laisserai jamais dire que les magistrats sont laxistes. C’est totalement faux. Ils effectuent leur travail avec sérieux et responsabilité. Je les recevrai dans les prochains jours.

Th. Boutry : A Bobigny comme ailleurs?

M. Mercier : Oui, même s’il est sûrement plus difficile d’y travailler qu’ailleurs. La Seine-Saint-Denis est un département où les policiers comme les juges travaillent dans des conditions très spécifiques. C’est pourquoi ils doivent être encore plus irréprochables qu’ailleurs.

Sce : Michel Mercier : « Hortefeux n’est pas ministre de la Justice », publié le 12/12/2010 sur Leparisien.fr

jeudi 2 décembre 2010

Michel Serres et les "intersections fécondes"

Chaque année, Libération publie le "Libé des philosophes", c'était hier et voici l'introduction du philosophe Michel Serres, publié en Une du journal sous le titre "Intersections fécondes", celui-ci nous offre un grand catalogue d'images :

Depuis qu’a été inventé le Libé des philosophes, nous n’avons cessé de réfléchir sur les bénéfices de cette rencontre entre journalisme et philosophie. Elle produit plusieurs courts-circuits. D’abord un temps long y coupe la rapidité du jour, et peut lui apporter des aliments inattendus. Heureusement, l’éclair momentané de l’actualité réveille une mémoire prête à s’assoupir. On dirait un long fleuve tranquille enflammé soudain par les cascades d’un torrent. De plus, le philosophe creuse alors que le journaliste galope. Alors le vertical coupe l’horizontal. On dirait un carrefour et tout le monde sait que les rassemblements intéressants ont lieu en cette place. Enfin, la philosophie vole et plane parfois alors que l’actualité a le souci de garder les pieds sur terre. La seconde force la première à atterrir. On dirait un aéroport. Confluent, place de l’étoile, piste d’envol ou de retour, voilà les trois intersections fécondes que Robert Maggiori inventa pour le Libé des philosophes.

Sce: Liberation.fr

En classant toutes ces images, on découvre trois thèmes - les  rivières, la ville et l'aéroport, lesquels sont soigneusement agencés et soulignés par l'anaphore* des comparaisons suivantes : "On dirait un long fleuve", "On dirait un carrefour", "On dirait un aéroport". On pourrait même y voir plus généralement le champ lexical des éléments  traditionnels de la Nature et qui conférerait à la rencontre entre philosophie et journalisme un caractère à la fois naturel et fondamental :
  • l'eau : "un long fleuve", "les cascades de torrents", "confluent".
  • l'air et la terre en opposition : "vole", "plane", "piste d'envol", "les pieds sur terre", "atterrir".
  • le feu : "courts-circuits", "l'éclair", "enflammé".
Outre cela, le lien qui unit tous ces champs lexicaux est bien l'idée annoncée dans le titre, les "intersections", que M.Serres reprend de manière didactique à la fin du texte : "Confluent, place de l’étoile, piste d’envol ou de retour, voilà les trois intersections fécondes que Robert Maggiori inventa pour le Libé des philosophes." C'est bien agencé tout ça, au point même de répéter en toute fin ce qui lui avait servi d'entame : "Depuis qu’a été inventé le Libé des philosophes..." La boucle est bouclée.


Nb : Il ne serait pas idiot de détailler chacune des images utilisées mais malheureusement je n'en prends pas la voie et m'arrête là.
 
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* Anaphore : répétition en tête de phrases d'un même mot ou groupe de mots.

jeudi 18 novembre 2010

Nicolas Sarkozy : "ma détermination n'a rien changé"

Lors de l'entretien du 16 novembre 2010, Nicolas Sarkozy aura eu ce que l'on appellera un lapsus, un mot mis à la place d'un autre et donnant à l'énoncé un sens qui n'était pas souhaité.

"C'est rude, mais au fond ma détermination n'a rien changé".

Sce : via Fred-lille sur lepost.fr

On peut rétablir facilement l'énoncé correct : ma détermination n'a pas changé. Un seul mot suffit mais ce petit rien change tout. 

Pas est un adverbe de négation qui fonctionne traditionnellement en corrélation avec ne et donne à la négation un caractère absolue. D'autres adverbes de négation peuvent aller dans le même sens ou apporter des nuances : jamais, guère, nullement, etc.

Quant à rien, ce n'est pas un adverbe mais un pronom indéfini. Ainsi placé dans l'énoncé il devient complément d'objet du verbe "changer". Et c'est là que tout est chamboulé, car dans la phrase correcte, ma détermination n'a pas changé, le verbe a un emploi absolu et le changement affecte le sujet du verbe. Or rien apparaît naturellement comme complément d'objet direct du verbe "changer", ce qui donne au verbe un emploi transitif direct : le changement affecte le complément.

On dit souvent que c'est la phrase qui donne le sens d'un mot ; là, pour le coup, c'est un mot qui a fait basculer la phrase en forçant le sens du verbe.


mercredi 17 novembre 2010

D'une brève de comptoir l'autre

Il semble aujourd'hui établi que je m'aventure bien au delà de la Grande littérature pour dénicher les faits de langue qui nourrissent ce blog. Ce soir, fidèle à la tradition, rendez-vous au bistrot :

Me fais pas chier avec le rêve américain ! Si ils rêvent, c'est qu'ils dorment !

Sce : Les 4 Saisons des Brèves de comptoir : Le printemps, Jean-Marie Gourio, ed. Pocket, 2009, p.29

Afin, je suppose, de fermer le clapet de son interlocuteur, l'illustre et anonyme auteur aura joué d'une syllepse de sens, i.e une figure qui consiste à employer un même mot dans deux sens différents. Dans notre exemple, le "rêve américain" désigne de prime abord un projet, un désir ; il se voit ramené à son sens premier par le biais de "c'est qu'ils dorment", dormir étant un présupposé du rêve au sens premier, et non de l'autre.


Tiens, sur la même page, je vois une brève qui me fait penser à Henri Bergson, philosophe français qui définit dans son essai intitulé Le rire la règle suivante : "On obtiendra un mot comique en insérant une idée absurde dans un moule de phrase consacré" (in Le rire, 1900). Illustration toute didactique :
"À l'huile"... en sept lettres.
- "Couille" !
- Tu crois que c'est "couille" ? À l'huile ?
- Non, mais "sardine" c'est pas rigolo...

Sce : ibid

mercredi 10 novembre 2010

François Fillon : "j’ose pas raconter tout ça, mais..."

Dans l'entame de son discours devant les ingénieurs et scientifiques de France, le 03 novembre 2010, François Fillon se livre à une "confidence" qui se poursuivra par une anecdote personnelle, le tout ayant pour but de détendre l'atmosphère et d'emporter la sympathie de son auditoire. Comme cette anecdote est en décalage par rapport à ce que l'on peut attendre d'un Premier ministre, ce dernier en avertit son auditoire par une prétérition, i.e une figure qui consiste à déclarer passer sous silence une chose en l'évoquant tout de même : "je n'ose pas raconter tout cela, mais...". Ici, la figure vise à signifier que ce qu'il va dire n'a pas tout à fait sa place, qu'il ne devrait pas raconter tout cela, mais le fait pourtant. Ainsi, il inscrit son discours dans le fil de la "confidence", d'une intimité dévoilée.

Mesdames et Messieurs,
c’est d’abord un immense succès que cette soirée, si j’en juge par le fait que tous les salons de Matignon sont remplis. Et puis je voudrais vous faire une confidence, je voulais être ingénieur. Et toute ma jeunesse j’ai…je n’ose pas raconter tout cela, mais* je bricolais avec des tas de machins électroniques et seule une mauvaise rencontre avec un mauvais professeur de mathématiques m’a fait échouer, s’agissant de cette ambition. Je n’ai pas complètement perdu de vue ce but que je poursuivais puisqu’il n’y a pas très longtemps, je crois que c’était il y a deux ans, mon fils le plus jeune qui devait avoir six ans allant à l’école à la rentrée, vous savez le maître demande toujours : qu’est-ce que font vos parents ? Et donc mon fils a répondu : « mon Papa, il répare des ordinateurs ». Voilà.

Sce : retranscription du discours du Premier ministre devant les ingénieurs et scientifiques de France, sur gouvernement.fr, le 03/11/2010.

Addendum : Une écoute attentive donne une retranscription d'un registre de langue plus courant : "j'ose pas raconter tout ça, mais...". Ce registre va de pair avec l'aspect confidentiel de l'épisode intime raconté.


Nb : Je ne sais trop pourquoi je m'intéresse tant aux prétéritions, peut-être leur ironie voire leur hypocrisie, ou bien encore les contradictions dont elles se jouent. Quoi qu'il en soit, j'ai déjà traité un cas récemment, celui de Nicolas Sarkozy qui assurait ne pas vouloir reprendre une phrase de Michel Rocard mais le faisait pourtant. Et puis la nuit dernière, tandis que je bouquinais en attendant le sommeil, j'ai croisé un nouvel exemple dans le roman Cité de verre de Paul Auster : "Il va sans dire que Quinn perdit pas mal de poids au cours de cette période". Cette occurrence est remarquable en ce qu'elle ne constitue pas une création littéraire car il va sans dire que c'est une expression d'usage courant, il va sans dire que... Cette expression a communément pour rôle de souligner une évidence.

vendredi 5 novembre 2010

François Fillon : "ces défis ne se prêtent nullement à des virages tacticiens"


Ces derniers jours, quelques phrases de François Fillon ont été largement commentées par les médias ; elles manifesteraient la volonté de celui-ci de demeurer Premier ministre tandis que s'annonce un remaniement ministériel. Si j'utilise le conditionnel (de précaution), c'est que les commentaires font ressortir un sous-entendu, i.e un élément non exprimé dans le discours mais qui est laissé à entendre. Et moi, j'aime bien les sous-entendus. Alors voilà une énième analyse du phénomène.
"La réforme des retraites, Mesdames et Messieurs, sera bientôt derrière nous, mais elle n’est qu’un pas supplémentaire dans la nécessaire rénovation de notre modèle social et économique. Je crois à la continuité de notre politique réformiste parce que je pense qu’on ne gagne rien à changer de cap au milieu de l’action et parce que le redressement de la France réclame de la durée. Cette politique c’est une politique équilibrée et cela n’est pas en la faisant basculer à gauche ou à droite que l’on obtiendra des résultats. Et cela n’est pas non plus en reniant ce que l’on a fait ou en nous excusant d’avoir réformé que nous convaincrons nos concitoyens. Je pense que les Français nous jugeront sur notre cohérence, sur notre droiture et sur notre franchise. Nous avons des défis à relever et ces défis ne se prêtent nullement à des virages tacticiens".
Le défi principal c’est celui de l’endettement qui nous commande de respecter une stricte discipline budgétaire d’ici 2013. Nous avons le défi de la compétitivité, que vous connaissez mieux que quiconque, qui nous impose d’alléger encore les contraintes qui pèsent sur nos entreprises. Nous avons le défi de l’emploi qui exige en particulier de cibler nos efforts sur les jeunes et sur les seniors et de bâtir enfin cette flexisécurité, qui a apporté tellement d’apaisement et d’efficacité économique aux pays d’Europe du Nord. Nous avons le défi de la fiscalité qui nous invite à mettre sur pied un système qui soit à la fois plus efficace et plus juste. Et puis nous avons le défi de la Sécurité sociale qui nous impose de lutter contre les déficits.  
Sce : retranscription du discours du Premier ministre devant les ingénieurs et scientifiques de France, sur gouvernement.fr, le 03/11/2010. 

Il apparaît que F.Fillon n'exprime pas explicitement l'idée  selon laquelle il souhaite continuer son action en tant que Premier ministre. En effet, les termes "continuité", et "durée" s'appliquent respectivement à "notre politique réformiste" et au "redressement de la France" ;  il en va de même pour les expressions  "virages tacticiens" et "changer de cap" ; c'est une ligne politique qui est ainsi qualifiée par le Premier ministre, non pas sa propre personne. Pour ce faire, il faut déployer un sous-entendu bâti sur une métonymie* qui tisse un lien strict entre la politique menée et la personne qui en a la charge, à savoir François Fillon. Ainsi, ce serait ce dernier qui devrait s'inscrire dans la continuité. Ce sous-entendu ne peut se construire que grâce à un présupposé lui-même implicite et qui est : tout changement de Premier ministre entraîne un changement de politique.

Je m'attarderai deux secondes sur la proposition suivante : "ces défis ne se prêtent nullement à des virages tacticiens" pour relever plusieurs faits de langue. En premier lieu l'adjectif "tacticiens" est péjoratif, forgé à partir de l'adjectif tactique, et vise à dénigrer les "virages", terme qui est également péjoratif dans un contexte politique. Je m'interroge aussi sur la valeur  du déterminant "des". Cela peut paraître anodin mais le recours à l'article indéfini ainsi qu'au pluriel confèrent aux "virages" une imprécision presque méprisante. On s'en rend mieux compte en faisant jouer le paradigme : 

la version originale :
ces défis ne se prêtent nullement à des virages tacticiens
la même au singulier :
ces défis ne se prêtent nullement à un virage tacticien
avec l'article défini contracté
ces défis ne se prêtent nullement aux virages tacticiens

Et enfin n'oublions pas que la négation est renforcée par l'adverbe "nullement" en lieu et place d'un simple pas, ainsi nous aurons fait le tour des subtilités de cette formulation.

Comme vous l'aurez remarqué, j'ai laissé courir la retranscription du discours du premier Ministre sur le paragraphe suivant afin de noter le recours à l'anaphore, i.e la répétition en tête de phrases d'un même mot ou groupe de mots ; en l'occurrence "nous avons le défi de...". Celle-ci a deux objectifs plus rhétoriques qu'esthétiques, il s'agit d'insister par le biais de la répétition sur la notion de défi en en faisant un maître mot, tout en organisant clairement les différentes thématiques abordées, à savoir "l'endettement", "la compétitivité", "l'emploi", "la fiscalité" et "la Sécurité sociale". On voit ainsi se dessiner ce qui ressemble à un programme de politique générale. Non seulement, comme l'ont relevé les commentateurs, F.Fillon manifesterait dans ce discours sa volonté de rester Premier ministre, mais encore il y esquisse des propositions pour la suite et fin du mandat actuel. Et certains ne pourront s'empêcher de penser qu'il faudrait plus d'un an et demi pour relever l'ensemble de ces défis, ce qui entrouvrirait d'autres interprétations, y compris contraires à celle déjà énoncées, mais ce sont des conjectures qui n'ont pas leur place ici ; elles auront toutefois le mérite de souligner l'incertitude inhérente à l'interprétation des sous-entendus. 



* La métonymie est une figure de substitution exprimant une chose par une autre, laquelle comporte avec la première un lien logique. On parle plus spécifiquement de synecdoque quand les deux choses ont un rapport d'inclusion : voile pour bateau à voiles, roues pour voitures à roues, la France pour l'équipe de France de football. Pour une explication plus complète de la différence entre métonymie et synecdoque, je vous conseille ce papier d'Alex sur Pincetonfrancais.be.  
Plus généralement, la substitution d'un mot attendu par un autre s'appelle un trope ; de fait celui-ci sert de base à de nombreuses figures de style.

jeudi 14 octobre 2010

Cas d'école : Louis XIV et Monomotapa sont sur un bateau

Les nouveaux programmes scolaires d'histoire-géographie au collège ont suscité une polémique quant à la place dévolue à Louis XIV et Napoléon. C'est l'occasion d'aborder le registre polémique qui caractérise un texte engagé visant la confrontation d'idées et où les arguments s'expriment avec vigueur pour défendre ou attaquer une thèse. D'ailleurs, le mot polémique vient du grec /polemos/ qui signifie "guerre". A titre d'exemple, voici l'entame d'un article de Pierre Lunel publié sur Liberation.fr lundi dernier :
"L’année dernière, on nous avait déjà fait le coup avec la «grande» réforme du lycée prévoyant de rendre optionnels les cours d’histoire-géo en terminale S. Comme une mauvaise nouvelle n’arrive jamais seule, qu’apprend-on cette année ? Qu’on boute hors des programmes deux bonnes vieilles idoles de la France, Louis XIV et Napoléon. Pas moins. Michelet et Victor Hugo doivent s’en retourner dans leur tombe ! Exit, les deux héros les plus connus de l’histoire de France. Expédiés aux oubliettes, et, dans un jargon qui donne froid dans le dos, relayés à des «éléments de compréhension contextuels» (sic !)."
Sce : Extrait de l'article intitulé "Louis XIV et Napoléon hors programme", de Pierre Lunel, paru le 11/10/2010 sur Liberation.fr 
Le ton de l'article manifeste l'énervement, on y croise des points d'exclamation : "Michelet et Victor Hugo doivent s’en retourner dans leur tombe !" et "(sic !)". On y ajoutera une question rhétorique au sens où celle-ci n'a d'autre légitimité que la mise en forme du discours : "qu’apprend-on cette année ? Qu’on boute hors des programmes..." pourrait s'écrire comme suit : [on apprend cette année qu'on boute hors des programmes...]. P.Lunel utilise également des phrases courtes telles que "Pas moins." qui jette une appréciation sur ce qui précède, ou encore les deux dernières phrases qui pourraient s'écrire en une seule, mais le découpage permet de mettre en exergue et en relief les deux termes forts "exit" et "expédiés". Notons qu'"Exit" est à l'origine une locution latine utilisée au Théâtre dans les didascalies pour signifier qu'un personnage quitte la scène, et qu'on peut  traduire ainsi : il/elle sort. Cette locution fait ainsi l'économie d'une proposition complète. Voilà pour ce qui est de la syntaxe utilisée.   

Regardons maintenant le point de vue de l'auteur, celui-ci adopte la défense de Louis XIV et Napoléon, laquelle est marquée par un lexique mélioratif : "deux bonnes vieilles idoles", "les deux héros les plus connus", le dernier syntagme comportant également un superlatif. On notera aussi la convocation de Jules Michelet et Victor Hugo qui laisse à entendre, par sous-entendu, qu'ils seraient en accord avec la position de P. Lunel, ce qui forme une manière d'argument d'autorité.

Quant aux nouveaux programmes scolaires incriminés et leurs auteurs, ils reçoivent un traitement dévalorisant. On notera l'ironie de "la «grande» réforme", les guillemets signalant l'antiphrase, auquel on ajoutera l'emploi du nom "jargon" qui est un terme péjoratif. Enfin et surtout, P. Lunel utilise des exagérations entrant dans le champ lexical de la violence : "qu'on boute hors [de]", "expédiés aux oubliettes" et dans une moindre mesure "exit". Les deux premières expressions appartiennent au registre guerrier et politique, pensons aux anglais qu'on bouta hors de France et aux prisonniers enfermés dans les oubliettes des châteaux. Appliquées à deux grandes figures de l'histoire de France, elles offrent un décalage particulièrement saisissant qui confine à l'incongruité. Peut-on imaginer Louis XIV expédié aux oubliettes ? Son frère, peut-être, dirait Dumas ; mais Louis XIV...

Il en va ainsi du registre polémique qui utilise des images fortes afin de convaincre et même persuader d'adopter tel ou tel point de vue. Je vous laisse poursuivre la lecture de l'article de Pierre Lunel qui réserve encore de nombreuses trouvailles du même acabit.


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Nb : Je ne reviens pas sur l'expression "relayés à des «éléments de compréhension contextuels»" car je suppose une confusion entre relayés et relégués, confusion qui semble être d'usage parmi les opposants aux nouveaux programmes. Dans la coïncidence, l'ironie voudrait voir justement un relai d'opinion, mais nous ne nous laisserons pas tenter par une telle perspective.

vendredi 8 octobre 2010

Des mots et des hommes

Le titre de cette brève pourrait laisser penser à une grande réflexion sur l'importance du langage dans l'Histoire de l'humanité, mais non, je vous arrête tout de suite, il n'en sera rien, ou plutôt peu de choses. En mettant au propre le fatras accumulé sur mon bureau ces dernières semaines, j'ai sauvé de la corbeille deux trois articles piochés sur le Net et qui offrent matière à réflexion. Je vous livre tout cela en paquets mal ficelés.

Les mots charrient avec eux leur histoire, et notamment leur origine, un article de Rue 89 intitulé "Collabo, Woerthgate… La crise politique en dix « gros » mots" rappelle ainsi l'origine de certains mots utilisés récemment, tissant ainsi une analogie entre des situations qui ne s'y prêtent pas forcément. On y croisera lapidation dans "une sorte de lapidation médiatique", fasciste et factieuxchienlit, ou encore putschiste.

Jean Véronis, lui, s'attarde sur la confusion entre Roms et Roumains aujourd'hui, hier originaires d'Égypte ou de Bohème, pensait-on.

Autre chose, les expressions qui parsèment le discours peuvent toujours offrir un décalage par rapport à la réalité qu'elles recouvrent ; anecdotique ou tragique, on peut à l'occasion s'en agacer. Langue sauce piquante s'interroge sur une "première dame" en reprenant le commentaire d'une lectrice du Monde.fr qui se demande quel est ce classement qui fait d'une dame la première
Ailleurs, dans un article signé Giorgione sur 24 heures Philo, il est question de sportifs qui sont "comme des morts de faim" ; l'hyperbole soulignant leur énergie alors que la dénutrition affaiblit le corps. Ah la tragique ironie que voilà ! Je dois préciser que l'ironie ressentie me fut d'autant plus vive que j'ai croisé cet article à l'occasion d'une étude avortée portant sur la phrase d'une mère évoquant son enfant qui avait souffert d'une grave malnutrition : "Il était si faible qu'on aurait dit qu'il était quasiment mort" (Sce).

mercredi 6 octobre 2010

Viviane Reding ne pense plus

Le mois dernier, suite à la publication de la fameuse circulaire du 05 août portant sur l'évacuation de campements illicites en France et visant "en priorité ceux de Roms", Viviane Reding, la commissaire européenne en charge de la Justice, des Droits fondamentaux et de la Citoyenneté avait réagi vivement, faisant référence à la Seconde Guerre Mondiale. Cette référence, aussitôt interprétée comme une comparaison entre la situation actuelle et les déportations de la Seconde Guerre Mondiale, avait suscité les protestations de la part du Gouvernement français. Voici ci-dessous la déclaration de Viviane Reding :

Bruxelles, le 14 septembre 2010

"La Commission européenne a suivi de très près l'évolution de la situation concernant les Roms en France, au cours des dernières semaines.

J'ai été personnellement choquée par des circonstances qui donnent l'impression que des personnes sont renvoyées d'un Etat membre uniquement parce qu'elles appartiennent à une certaine minorité ethnique. Je pensais que l'Europe ne serait plus le témoin de ce genre de situation après la seconde guerre mondiale".

Sce : extrait de la traduction* de la déclaration de Viviane Reding, SPEECH/10/428 sur Europa.eu

On s'intéressera ici aux implicites que comporte la dernière phrase.

Avant toute autre chose, il faut noter que la déclaration originale de Viviane Reding était en anglais. Si la traduction proposée reprend exactement le sens de ses propos, je préfère proposer une traduction qui reprenne la tournure syntaxique de la phrase afin de pouvoir travailler une version en français :
Énoncé original :
"This is a situation I had thought Europe would not have to witness again after the Second World War".
Traduction littérale :
"C'est une situation dont je pensais que l'Europe n'aurait plus à être témoin après la Seconde Guerre Mondiale".

L'utilisation de l'imparfait "pensais" relate un état passé mais est en relation avec le moment de l'énonciation, ce qui crée une opposition par rapport à celui-ci : si Viviane Reding "[pensait] que...", c'est qu'au moment où elle s'exprime, [elle ne le pense plus]. L'imparfait reprend d'ailleurs parfaitement les valeurs du past perfect "had thought ". Ainsi, on peut établir ce qui suit :

Je pensais :  l'Europe n'aura plus à être témoin [de cette situation] après la Seconde Guerre Mondiale.
et son équivalent :
Je ne pense plus : l'Europe n'aura plus à être témoin [de cette situation] après la Seconde Guerre Mondiale. 
et une fois la double négation levée :
Je pense : l'Europe a à être témoin [de cette situation] après la Seconde Guerre Mondiale (en l'occurrence aujourd'hui).

Cette suite de déduction est la formulation des présupposés sous-jacents de l'énoncé. La formule utilisée par Viviane Reding est une forme d'atténuation du propos qui évite la violence d'une accusation formelle.

Viens maintenant le tour de la "Seconde Guerre Mondiale". C'est là un événement et un repère historique majeur du XXème siècle et qui pourrait n'être que cela. Cependant, à travers le mot "situation" qui est une reprise nominale de la proposition "des personnes sont renvoyées d'un Etat membre uniquement parce qu'elles appartiennent à une certaine minorité ethnique", on voit se dessiner une analogie entre les événements d'aujourd'hui et ceux de la Seconde Guerre Mondiale, ces derniers n'étant pas exprimés explicitement mais à l'état de sous-entendu. Le propre du sous-entendu, c'est que son auteur peut toujours en nier l'existence et considérer qu'il s'agit d'une mauvaise interprétation, ce que fera d'ailleurs Viviane Reding dans les  regrets qu'elle exprimera le lendemain de sa déclaration :           

"Je regrette les interprétations qui détournent l'attention du problème qu'il faut maintenant résoudre. Je n'ai en aucun cas voulu établir un parallèle entre la Deuxième Guerre mondiale et les actions du gouvernement français d'aujourd'hui".
Sce : Déclaration de V.Reding à l'AFP, le 15/09/2010




* Le discours original est en anglais, disponible en vidéo ; et, ci-dessous sa retranscription :
Brussels, 14 September 2010

"Over the past weeks, the European Commission has been following very closely the developments in France regarding the Roma.
I personally have been appalled by a situation which gave the impression that people are being removed from a Member State of the European Union just because they belong to a certain ethnic minority. This is a situation I had thought Europe would not have to witness again after the Second World War".
Sce : Europa.eu

vendredi 1 octobre 2010

Eric Besson : "la fabrique à bons français"

Lors d'une rencontre avec les lecteurs du Parisien / Aujourd'hui en France, Eric Besson a utilisé des images "industrielles" pour qualifier le ministère dont il a la charge. Replaçons les mots dans leur contexte :

En réponse à un lecteur qui utilisait l'image d'"une machine à fabriquer de +bons français+", Eric Besson reprendra celle-ci comme suit : "Si mon ministère peut être une machine à fabriquer de +bons Français+, je serai très heureux".

Par la suite, une lectrice reviendra sur cette expression :

La lectrice : Vous parlez de machine à fabriquer de bons petits français.
Eric besson : Si la conclusion de cet entretien est que mon ministère doit être une fabrique à bons français, j'y souscris bien volontiers, oui.
La lectrice : C'est le genre de propos que vous assumez, ça ?
Eric Besson : Pourquoi ? Oui bien sûr. Pourquoi ? Qu'est-ce qui serait gênant que le Ministère de l'immigration, de l'intégration, et de l'identité nationale, qui accorde la nationalité française, soit une usine à production de bons français ? C'est très bien.

Sce : dépêche AFP reprise sur le site leparisien.fr et la vidéo diffusée par leparisien.fr pour l'échange avec la lectrice.

Les trois images, "une machine", "une fabrique", "une usine" sont des métaphores du "ministère", respectivement métaphorisants et métaphorisé. Reste le lien analogique, i.e ce qui permet de comparer les deux notions, mais celui-ci n'est pas présent ; on dit alors que la métaphore est non-motivée. Ce lien analogique est à déduire et la chose n'est pas si aisée : en quoi le ministère ressemble-t-il à une usine, une fabrique, une machine ? Il semble qu'ils aient en commun ici ce que j'appellerai, faute de mieux, la fabrication de quelque chose. D'un côté une usine ou une machine fabrique un objet grâce à un procédé industriel, de l'autre le ministère attribut la nationalité grâce au processus de nationalisation. Voilà la métaphore caractérisée.

Cependant, l'explication qui précède fait l'économie des compléments "à/de bons français" qui qualifient chaque fois l'usine, la fabrique, la machine. Là, on observe un décalage sémantique car on ne peut mettre sur le même plan la fabrication d'un objet et celle "de bons français". En effet, le nom commun "français" renvoie à une personne (trait sémantique : humain) quand l'objet se voit attribuer le trait sémantique non-humain. Ainsi les métaphores utilisées induisent une réification, faisant d'un humain un objet.

L'effet est un va-et-vient contradictoire : le concept "nationalité française" est personnifié à travers le nom "français", lequel est alors réifié par le biais de la "machine" en produit manufacturé.     



Citation du jour :

Objets inanimés, avez-vous donc une âme
Qui s'attache à notre âme et la force d'aimer ?
 Milly, Alphonse de Lamartine


Nb : l'utilisation de la préposition à dans "fabrique à bons français" est impropre ou familière, selon le goût de chacun. On peut manger la barbe à papa ; mais celle de papa, non. 

jeudi 30 septembre 2010

"Bref, pour parler clair..."


Entendu, hier soir sur Arte, dans le documentaire "Quand le rap dérape !", le commentaire en voix-off :

Bref, pour parler clair...

Sce : "Quand le rap dérape !" (disponible pendant sept jours)

L'adjectif qualificatif "clair" prend ici le rôle d'un adverbe dont l'équivalent serait clairement. Cet emploi adverbial, rarement rencontré, semble, du moins à mon oreille, incongru. Le phénomène en lui-même, à savoir le glissement d'une catégorie grammaticale* à une autre sans changement de forme, est connu ; il aura donné manger / le manger, bleu / un bleu etc. 



REVISION : Contrairement à ce que j'énonce plus haut, clair est bel et bien un adverbe, attesté depuis le XIIème siècle, dixit le TLF :
  • Il fait clair. (il fait jour)
  • Voir clair (bien voir)
  • Chanter clair (chanter d'une voix clair)
  • Semer clair (semer peu serré) : qui donnera l'adjectif clairsemé
  • Je vois clair dans ton jeu. (comprendre parfaitement)
  • Dire tout clair (dire tout net)


Peut-être n'est-ce que le sujet du documentaire qui oriente ma pensée, mais je pense aussi à l'adjectif "grave" utilisé comme adverbe d'intensité dans des expressions telles que avoir grave la classe, se la jouer grave ou d'autres. Et ce "grave" ressemble à l'utilisation ancienne et désormais rare de l'adjectif "fort" utilisé en tant qu'adverbe ; par exemple : cet article est fort intéressant ou bien cet article est grave intéressant ; je vous laisse le choix de la formulation en fonction de votre sensibilité.




* Les catégories grammaticales sont classiquement au nombre de neuf : les verbes, les noms, les déterminants, les adjectifs, les pronoms, les adverbes, les prépositions, les conjonctions, les interjections.


Zut ! J'ai écrasé le petit chat car il traînait sur le paillasson.
  • Zut = interjection
  • J' = pronom
  • Ai écrasé = verbe
  • le = déterminant
  • petit = adjectif
  • chat = nom
  • car = conjonction
  • il = pronom
  • traînait = verbe
  • sur = préposition
  • le = déterminant
  • paillasson = nom

mercredi 29 septembre 2010

Ah la comédie humaine !

Pour convaincre un interlocuteur, il est très courant de faire usage d'un argument d'autorité afin de légitimer ou renforcer la thèse qu'on présente. On peut ainsi convoquer un auteur célèbre, quelque sommité scientifique, une quelconque parole d'évangile ou plus communément se placer sous le patronage d'un dicton ou d'un proverbe. Il arrive quand la thèse est faible que celle-ci ne tienne qu'à l'autorité sensée en assurer la pertinence ; ainsi esseulé, l'argument d'autorité est d'autant plus visible. C'est le cas dans l'extrait qui suit et qui présente un échange entre Karima Delli et Pierre Kosciusko-Morizet à la toute fin d'un débat portant sur "les grandes fortunes d'aujourd'hui", dans l'émission Ce soir ou jamais du mercredi 15 septembre.

Karima Delli : Moi je dirai juste que derrière chaque grande fortune il y a un crime, ça c'est Balzac qui le disait et je pense que c'est peut-être ça notre mission pour demain, c'est d'aller voir ce qu'il se passe derrière les affaires récentes, justement, politiques et publiques...
Pierre Kosciusko-Morizet : Moi je trouve que c'est scandaleux de dire ça. Je ne peux pas laisser dire ça... Comment... comment... comment est-ce qu'on peut dire ça ? Et comment...
K. D : C'est écrit, c'est Balzac qui l'a écrit...
P. K-M : Ok. Alors tout ce qui est écrit est vrai.
K. D : ... "Derrière chaque grande fortune il y a un grand crime". C'est Balzac qui le dit. Allons voir ce qui se passe...
P. K-M : Alors si c'est Balzac qui le dit, alors c'est bon.
K. D : C'est Balzac qui le dit.
Marc Ladreit de Lacharrière (ironique) : Vive Balzac!
P. K-M : Et Pablo Picasso aussi. Mais il a de la fortune, alors qu'est-ce qu'il a fait, lui ?
Frédéric Taddéi : On s'arrête...
P. K-M : Non, on peut pas dire ça, c'est vraiment bizarre, c'est vraiment bizarre ; enfin bon...
Je ne m'attarderai pas sur les arguments utilisés par le contradicteur (et c'est bien dommage) afin de me concentrer sur l'argument d'autorité. Karima Delli commence par prendre à son compte la thèse ("Moi je dirai juste que...") avant de dévoiler qu'il s'agit là d'une citation ("ça c'est Balzac qui le disait"), ce qui doit fonder la légitimité de son propos : voilà l'argument d'autorité. Par la suite, face aux critiques de Pierre Kosciusko-Morizet, elle choisit non pas de démontrer la vérité de sa thèse mais insiste sur l'autorité sensée la légitimer et qu'elle répétera à trois reprises : "c'est Balzac qui l'a écrit",  "c'est Balzac qui le dit", "c'est Balzac qui le dit".

Notons toutefois que cette citation couramment attribuée à Honoré de Balzac n'est pas attestée, il semble qu'elle soit une déformation d'une phrase prononcée par Vautrin dans Le père Goriot : "Le secret des grandes fortunes sans cause apparente est un crime oublié, parce qu'il a été proprement fait".

Vous trouverez ci-dessous le passage en question (à la fin du premier paragraphe) d'après l'édition de 1856, Ed Librairie Nouvelle. Et comme je remarque que Google colle un lien qui invite à acheter Le père Goriot par correspondance, je rappelle qu'on trouve ce bouquin dans n'importe quelle librairie. 

mardi 28 septembre 2010

Ipad est "délicieux", mangez-le

La publicité est un domaine que je ne traite pas suffisamment, c'est un tort, elle regorge de tournures passionnantes visant à convaincre, séduire l'hypothétique client soudain persuadé de la nécessité de tel objet ou service sans lequel sa vie serait triste comme un frigo vide. Concernant l'Ipad d'Apple, j'avais relevé, dans leur précédente campagne publicitaire cette étrange voix-off qui nous disait à quel point le machin était "beau", "magique", et tout ça tout ça. Dans le spot diffusé actuellement, on observe une succession de métonymies* ; le contenant (la tablette) s'attribuant ainsi les qualités du contenu (les ressources auxquelles la tablette donne accès). Ce qui nous donne :  


Le montage joue du rapport entre le texte et l'image. Si l'ipad (le contenant) est bien représenté sur toutes les images, c'est le contenu qui motive l'adjectif qualificatif exprimé, lequel a en quelque sorte une fonction d'épithète. Mais quand on extrait le texte seul, on se retrouve avec une succession d'adjectifs qualificatif avec une fonction d'attribut du sujet "Ipad", voyez plutôt :  

"Ipad est... délicieux... actuel... éducatif... amusant... culturel... artistique... sociable... productif... scientifique... magique".

Tous ces adjectifs sont mélioratifs et viennent, par métonymie, valoriser l'image de la tablette elle-même. On notera toutefois l'étrange et mystérieuse double métonymie qui, partant d'un plat sûrement délicieux, en fait l'image d'un plat qu'on prétend, elle, délicieuse, puis l'Ipad devient lui-même délicieux, ce qui présuppose la machine comestible et bientôt disponible avec couteau et fourchette dans toutes les bonnes crèmeries.



___________________

* La métonymie est une figure de substitution exprimant une chose par une autre, laquelle comporte avec la première un lien logique. On parle plus spécifiquement de synecdoque quand les deux choses ont un rapport d'inclusion : voile pour bateau à voiles, roues pour voitures à roues, la France pour l'équipe de France de football. Pour une explication plus complète de la différence entre métonymie et synecdoque, je vous conseille ce papier d'Alex sur Pincetonfrancais.be.  
Plus généralement, la substitution d'un mot attendu par un autre s'appelle un trope ; de fait celui-ci sert de base à de nombreuses figures de style.

lundi 27 septembre 2010

Rachida Dati, quand le lapsus l'habite


C'est lundi, il fait gris, froid, on dirait cet automne qu'on voudrait encore croire lointain ; c'est là une raison suffisante pour commencer la semaine de bonne humeur.

Hier, Rachida Dati était l'invitée de Dimanche + sur Canal +. Elle parlait de choses très sérieuses, à savoir la question épineuse des taux de rentabilité "excessifs" des fonds spéculatifs quand, soudain, ne voilà-t-il pas que le lapsus l'habite. Sans commentaire.





lundi 13 septembre 2010

Xavier Bertrand : "Ce qui est honteux..."


Jean-Jacques Bourdin interrogeait ce matin, lundi 13 septembre, Xavier Bertrand sur  RMC-BFM TV, dans l'émission Bourdin Direct. Dans l'extrait retranscrit ci-dessous, on croise une question biaisée et une manœuvre pour éviter la question.  
J-J. Bourdin : Le gouvernement presse les préfets, à propos des expulsions, de cibler prioritairement les roms, n'est-ce pas honteux dans le pays des droits de l'Homme ?

X.Bertrand : Ce qui est honteux, c'est cette nouvelle politique qui consiste de la part du parti socialiste, de la part d'associations...

J-J. Bourdin : ... mais là, ce n'est pas le parti socialiste qui est en cause.

X.Bertrand : Non non... Attendez, je vais vous répondre très clairement.

Sce : Bourdin Direct (de 0'17s à 0'38s)

Tout d'abord, la question de Jean-Jacques Bourdin porte sur le caractère "honteux" ou non de la situation. Cependant la forme interro-négative utilisée, "n'est-ce pas honteux" ?, oriente et suggère une réponse à donner à cette question, à savoir "oui, c'est honteux". Qui plus est, la référence au "pays des droits de l'Homme"  comme élément de contexte invite également, par rapprochement logique, à répondre oui. Afin d'illustrer cela, voyez les variantes suivantes et les nuances qu'elles comportent : 

  1. Le gouvernement presse les préfets, à propos des expulsions, de cibler prioritairement les roms, est-ce honteux ?
  2. Le gouvernement presse les préfets, à propos des expulsions, de cibler prioritairement les roms, est-ce honteux dans le pays des droits de l'Homme ?
  3. Le gouvernement presse les préfets, à propos des expulsions, de cibler prioritairement les roms, n'est-ce pas honteux ?
  4. Le gouvernement presse les préfets, à propos des expulsions, de cibler prioritairement les roms, n'est-ce pas honteux dans le pays des droits de l'Homme ?

En réponse, Xavier Bertrand évite la question en la détournant. Pour rendre compte du détournement logique qu'il opère, Il me faut poser deux notions, celle du thème et du rhème d'une phrase :

Le thème (Th) : le sujet dont on parle
Le rhème (Rh) : ce que l'on dit de ce sujet, ou l'information nouvelle apportée

Ex : la voile du bateau (Th) est bleue (Rh)

Et dans notre cas : 

Le gouvernement presse les préfets, à propos des expulsions, de cibler prioritairement les roms(Th), n'est-ce pas honteux(Rh) dans le pays des droits de l'Homme ?


La question porte sur le caractère honteux ou non (Rh) de la situation (Th). Plutôt que de donner l'appréciation sollicitée sur le rhème, Xavier Bertrand reprend ledit rhème "ce qui est honteux" et en modifie le thème qui devient "cette nouvelle politique qui consiste de la part du parti socialiste, de la part d'associations...". En réalité, sa réaction est davantage une réplique qu'une réponse à la question donnée.



Nb : le procédé d'emphase qui consiste à mettre le rhème en place de sujet grammatical s'appelle une rhématisation. C'est que fait X.Bertrand dans sa réponse : "Ce qui est honteux, c'est...". Le rhème devient le sujet grammatical du verbe principal.



vendredi 10 septembre 2010

"Bouclier fiscal pour les uns, matraque sociale pour les autres"

Parmi les nombreux slogans aperçus lors de la manifestation du mardi 07 septembre, je retiens le suivant :

"BOUCLIER FISCAL
POUR LES UNS,
MATRAQUE SOCIALE
POUR LES AUTRES"

Vu dans le diaporama du site Liberation.fr (dernière photo)

La formule joue la carte du parallélisme de construction, i.e la répétition d'une même structure syntaxique : bouclier / matraque ; fiscal / social ; pour les uns / pour les autres. Le couple formé par "bouclier" et "matraque" forme une antithèse* : le bouclier protège quand la matraque frappe. La critique ainsi portée n'est pas explicite, il faudra rétablir les références implicites : 

1. Le "bouclier fiscal" est le nom communément attribué à la réforme fiscale de 2007 plafonnant le taux d'imposition sur les revenus à 50%, "les uns" en sont les bénéficiares. 

2. Répondant au syntagme "bouclier fiscal" et lui apportant à la rime, l'expression "matraque sociale" désigne péjorativement le projet de réforme du régime des retraites, et qui, par opposition aux "uns" affecteraient les "autres", marquant ainsi une opposition entre deux groupes de population. Le mot "matraque", outre la référence à l'attribut emblématique du CRS, renvoie à une image de violence, celle d'une agression. 


Le sens* du slogan exprime ainsi une opposition de traitement entre des "uns" protégés (par un "bouclier") et des "autres" agressés (par une "matraque"). Les slogans misent souvent sur la brièveté et les implicites, ce qui leur permet d'exercer le pouvoir de suggestion, voire de subversion, des idées qu'ils exploitent, faisant d'eux une forme de discours très riche bien qu'apparemment anodine.  



* L’antithèse, en tant que figure de style, consiste à rapprocher dans une phrase ou un paragraphe deux mots qui ont des sens opposés pour mettre en lumière un contraste ou une contradiction.

** Par coïncidence, le sens renvoie à un proverbe bien connu et lui même construit sur un parallélisme : "deux poids, deux mesures". 

mercredi 8 septembre 2010

Laurent Blanc : "Je crois que bon..."

Nouveau sélectionneur de l'équipe de France de Football et nouvelle façon de parler, différente de celle de Raymond Domenech. Je me suis donc attaché à analyser le discours de Laurent Blanc, et notamment son célèbre* "je crois que bon..."

La formule ne détonne que par l'emploi a priori surprenant de l'adjectif "bon" ; sans cela rien à dire. En y regardant de plus près, Laurent Blanc utilise régulièrement cet adjectif "bon" comme une interjection pour ponctuer son discours ; l'usage est sûrement involontaire, appartient aux tics verbaux et constitue une part de son idiolecte (i.e l'ensemble des usages d'une langue propre à un individu). On trouvera dans l'extrait qui suit le fameux "je crois que bon,..." à deux reprises (0'04s et 0'58s), mais également "Bon,..." en tête de phrase (0'01s et 0'24s), "mais bon,..." (0'18s), "puisque bon,..." (0'30s et 1'45s), "alors que bon,..." (0'48s), et "c'est vrai que bon,..." (3'04s).











Sce : "Blanc : « Maladroits et naïfs »" sur le site lequipe.fr

Ceci dit, il reste à comprendre cet usage particulier. Premier constat, "bon" est toujours placé en tête de phrases ou en tête de propositions. Le sens à lui donner est difficile à déterminer. Le TLF note l'emploi interjectif de l'adjectif "bon" et livre quelques explications :
2. Emplois interjectifs (bon est invar.)
a)
Bon! (marque l'approbation, le mécontentement, la fin d'une discussion, etc.), ah bon! (marque l'étonnement, l'incrédulité, l'ironie, etc.), c'est bon! (marque la satisfaction, l'agacement, etc.)
Il semble que, concernant nos exemples, leur valeur se situe dans les etc. de la définition du TLF. Essayons donc d'y voir plus clair. "Bon" semble pouvoir être remplacé dans chaque occurrence par un équivalent "oui" sans pour autant modifier le sens de la phrase. Il marquerait donc l'approbation non comme réaction au discours d'un interlocuteur mais l'approbation envers l'énoncé qu'il va produire lui-même. On pourrait voir là une forme de ce que l'on appelle l'auto-légitimation du Dire. Laurent Blanc, par le biais d'un tic verbal, tendrait ainsi à légitimer ce qu'il va dire, anticipant ou recherchant l'accord de ses interlocuteurs. Oui, je crois que ça doit être quelque chose comme ça, d'autant plus que les énoncés ainsi ponctués sont souvent des généralités difficilement contestables. Voyez plutôt :
"[...] mais bon, il faut analyser un peu plus le contenu du match. Bon, c'est vrai que... on commence pas ces éliminatoires de la meilleure façon possible puisque bon, comme je l'ai dit aux joueurs, la chose la plus difficile dans le football c'est de marquer et de concrétiser ces périodes de domination [...]"


* Ici, ici, etc.

mercredi 25 août 2010

Nicolas Sarkozy : "Je ne reprendrai pas la célèbre phrase de Michel Rocard..."

Comment dire sans dire en reconnaissant tout de même avoir dit ? Voilà l'exercice auquel s'est livré Nicolas Sarkozy lors de son discours du 30 juillet 2010, à Grenoble.

"Je ne reprendrai pas la célèbre phrase de Michel ROCARD dans laquelle je me retrouve : « La France ne peut accueillir toute la misère du monde ». Je dis simplement, c'est un constat lucide".

Sce : Discours du Président de la République lors de la prise de fonction du nouveau préfet de l'Isère, le 30 juillet 2010, tel que retranscrit sur le site Elysee.fr

Cette figure qui se nomme prétérition consiste à déclarer passer sous silence une chose (ici exprimé de manière explicite : "je ne reprendrai pas la phrase de Michel ROCARD") en l'évoquant néanmoins (dans notre cas il s'agira tout bonnement de la citation de la "phrase" dont il est question). La contradiction permet habituellement au locuteur de prendre une distance par rapport à ce qu'il dit, ceci pour ne pas l'assumer pleinement. C'est le plus souvent un exercice emprunt d'ironie comme dans l'exemple qui suit :

- Je ne vous dirai pas que ce monsieur est un idiot, ce serait insultant.

Prise de distance, disions-nous, et pourtant N. Sarkozy par deux fois donne crédit à la formule. D'une part il précise [qu'il se retrouve] dans cette "phrase", d'autre part il porte un jugement mélioratif en affirmant ce "constat" "lucide". Ce mouvement tire encore un peu plus la corde du jeu contradictoire tendu par la prétérition.

J'aurais aimé m'arrêter là en ce qui concerne cette analyse mais je dois dire un mot, et peut-être plus, de la "célèbre phrase" reprise (ou non) par N. Sarkozy car la citation est ici tronquée, l'original étant : "La France ne peut accueillir toute la misère du monde, mais elle doit en prendre fidèlement sa part". On pourrait en rester là et se contenter de citer Michel Rocard qui , à l'occasion des célébrations du 70ème anniversaire de la Cimade, le 26 septembre 2009, revient sur la postérité que connaît sa "phrase" :

"Une malheureuse inversion, qui m’a fait évoquer en tête de phrase les limites inévitables que les contraintes économiques et sociales imposent à toute politique d’immigration, m’a joué le pire des tours : séparée de son contexte, tronquée, mutilée, ma pensée a été sans cesse invoquée pour soutenir les conceptions les plus éloignées de la mienne..."

On pourrait en rester là, disais-je, mais on renverra tout de même à un article du Monde Diplomatique daté du 30 septembre 2009 et qui nuance tout cela. Pour autant et puisque notre objectif est d'analyser les mots effectivement prononcés par N.Sarkozy, on ne retiendra que ceux-ci et l'on s'interrogera sur ce "constat lucide" car il faut bien reconnaître que la célèbre phrase, une fois tronquée, a tout d'un constat lucide. En effet, il est inutile de se demander si la France peut ou non accueillir toute la misère du monde, ce qui doit représenter au bas mot un milliard d'êtres humains, la réponse serait évidente - lucide, dirait N.Sarkozy - mathématique, ajouterai-je. En soi cette phrase n'énonce qu'une généralité aussi vrai que le soleil se lève à l'est, et si elle comporte une pensée politique, celle-ci n'est que sous-entendue - ; oui, je sais, il me faudrait aussi approfondir ce sujet-là*, et croyez le bien, si j'avais le courage et le temps de m'y consacrer, je le ferais volontiers car je dois avouer que l'emploi du verbe pouvoir m'interroge, je me demande aussi ce que véhicule ce verbe accueillir, je ne parle pas non plus de la généralisation sûrement hyperbolique du toute, et en ce qui concerne la métonymie qui offre le concept de misère pour réunir en un mot des populations et des situations si disparates, je n'en dirai rien. Ah misère!



* La dernière fois qu'il m'advint de me livrer à un tel exercice, remontant d'une citation à son origine, puis au contexte de référence, puis à l'origine de ce dernier, et ainsi de suite, j'en arrivai au Verbe qui se fit Dieu, ou l'inverse, et j'y serais encore si les bars ne finissaient pas par fermer leur porte et jeter alors impudemment leurs derniers clients sur le trottoir.

jeudi 29 juillet 2010

La Marseillaise, "Mais ces despotes sanguinaires..."


Couplet 5

Français, en guerriers magnanimes,
Portez ou retenez vos coups !
Épargnez ces tristes victimes,
À regret s'armant contre nous. (bis)
Mais ces despotes sanguinaires,
Mais ces complices de Bouillé,
Tous ces tigres qui, sans pitié,
Déchirent le sein de leur mère !

Texte retenu par la Présidence de la République,
à lire dans les archives du site
Elysee.fr plutôt que
sur le nouveau portail, à moins de couper le son.



Depuis le jour où j'ai eu à me pencher sur le texte de La Marseillaise pour un débat sans fin portant sur une histoire de "sang impur" ; depuis ce jour donc, je n'ai cessé de m'interroger sur l'ellipse grammaticale du cinquième couplet dans la phrase qui court des vers 5 à 9. A priori cette phrase est nominale, elle ne comporte pas de verbe conjugué et consiste en une juxtaposition de syntagmes. On ne se laissera pas avoir par l'apparence trompeuse de la forme verbale conjuguée "déchirent", laquelle participe à la proposition subordonnée relative à l'antécédent "tigres". Non, rien à faire, elle semble bien nominale cette phrase ; et pourtant il y a un "mais", et même un deuxième*, lesquels invitent à penser l'opposition ou la concession avec ce qui précède. Et qu'y trouve-t-on qui correspondent à "ces despotes sanguinaires" ? Eh bien "ces tristes victimes". Là, la phrase nominale éclate sous le coup de la congruence grammaticale et laisse entrevoir un hypothétique complément d'objet direct du verbe conjugué à l'impératif, "épargnez". On peut dès lors combler l'ellipse grammaticale : "mais [n'épargnez pas] ces despotes sanguinaires".

À quoi peut donc servir une telle figure de dissimulation ? Nous appellerons cela une retenue toute diplomatique qui évite l'incitation explicite au crime.

Petite appréciation personnelle : cette phrase avec ces trois juxtapositions, comme suspendue en plein vol et dans l'attente imminente d'un couperet qui déjà rugit dans le fors intérieur du chanteur m'invite à penser que les silences, les implicites, ont une force certes moins spectaculaire que les mots mais bien plus impressionnante ; une question de suggestion sûrement.




mercredi 14 juillet 2010

"Rien", nota Louis XVI

C'est 14 juillet, c'est fête nationale, feux d'artifice, bal des pompiers et tutti quanti. Et je décide de me pencher sur ce "rien" que nota Louis XVI sur son journal à la date du 14 juillet 1789.

Fac-similé du journal de Louis XVI, mois de juin et juillet 1789.


Mardi 7 : Chasse du cerf à Port-Royal, pris deux.

Mercredi 8 : Rien.

Jeudi 9 : Rien. Députation des États.

Vendredi 10 : Rien. Réponse à la députation des États.

Samedi 11 : Rien. Départ de M. Necker.

Dimanche 12 : Vêpres et Salut. Départ de MM de Montmorin, Saint-Priest et la Luzerne

Lundi 13 : Rien.

Mardi 14 : Rien.

Mercredi 15 : Séance à la salle des États et retour à pied.

Jeudi 16 : Rien.

Vendredi 17 : Voyage à Paris et à l’Hôtel de Ville.

Samedi 18 : Rien.

Dimanche 19 : Vêpres et salut. Retraite de MM. De Montmorin et Saint-Priest.

Lundi 20 : Promenade à cheval et à pied dans le petit parc, tué dix pièces.

Mardi 21 : Rien. Retraite de M. de la Luzerne. Le cerf chassait au Butard.



Extrait de la retranscription du journal de Louis XVI, du 7 au 21 juillet 1789.


Par bonheur, Philippe Lejeune, dans l'article "Rien", publié dans Le Bonheur de la littérature, Variations critiques pour Béatrice Didier, P.U.F., 2005, rappelle la méprise souvent propagée quant à l'interprétation de cette toute petite phrase. En premier lieu, le journal de Louis XVI ressemble à un agenda "rétrospectif" et non une chronique des événements du pays, il y note de manière succincte et factuelle ses faits et gestes du jour, une ligne par jour seulement, un mois par page. En second lieu, le journal est mis au propre chaque mois à partir de notes, l'entrée du 14 juillet 1789 a donc été rédigée au mois d'août 1789, reprenant scrupuleusement les notes du mois de juillet. Enfin, le roi n'apprend la Prise de la Bastille que le lendemain matin, le 15.

C'est l'occasion d'aborder deux notions : le contexte et le cotexte. Le contexte est l'environnement extra-linguistique, i.e en dehors du texte, dans lequel se place un énoncé. Le cotexte est l'environnement textuel dans lequel se place un énoncé. Ici on observe un conflit entre le contexte et le cotexte. Il est tentant d'interpréter le "rien" de Louis XIV en fonction du contexte, à savoir les événements se déroulant à Paris le 14 juillet 1789, mais, puisque ces faits sont ignorés du diariste, on ne peut y déterminer une quelconque réaction aux dits événements. Quand on analyse le cotexte, ce que fait Ph.Lejeune, on s'aperçoit que les éléments que mentionne habituellement Louis XVI ont trait à ses déplacements, ses décisions, ses parties de chasse etc... "Rien" doit être interprété en fonction de cela et cette mention très récurrente tout au long du journal ne fait que noter l'absence d'activités marquantes dans l'agenda du jour de Louis XVI. Ainsi, le 14 juillet 1789, il n'a rien fait de particulier.


S'il existe bel et bien un décalage entre le "rien" du journal de Louis XVI et notre chère Prise de la Bastille, celui-ci est une résonance mais sans raison, une coïncidence qu'on appellera au mieux l'ironie du sort.



Nb : Je ne saurai trop vous conseiller la lecture de l'article de Philippe Lejeune, publié sur son site autopacte.org, car il est très riche d'enseignement.

mardi 13 juillet 2010

Eric Woerth : "Est-ce que j'ai une tête à couvrir de la fraude fiscale ?"

Le 21 juin 2010, interrogé par Christophe Barbier sur LCI à propos de soupçons d'indulgence fiscale, Eric Woerth défend ainsi son intégrité :

"J'entends dire que j'aurais couvert je ne sais quelle fraude fiscale, est-ce que j'ai une tête à couvrir de la fraude fiscale ? J'ai été le premier ministre du budget a autant agir contre la fraude fiscale."

Sce: L'invité politique de Christophe Barbier sur LCI.
Utiliser les expressions à base de tête est toujours aventureux car, même en le voulant figuré, le sens littéral est motivé. Mise en question, elle est toujours un piège rhétorique car on ne peut répondre que non, oui serait insultant. C'est la raison pour laquelle cette question, quand elle est utilisée comme argument, est non-pertinente ; quand celle-ci ne se retourne pas carrément contre son énonciateur : recourir à une malhonnêteté intellectuelle pour défendre son honnêteté par ailleurs peut apparaître disqualifiant. Piège, disais-je, car, dans une société qui condamne le délit de faciès, "une tête à couvrir la fraude fiscale", ça n'existe pas. Donc, on ne devrait pas en faire l'objet d'une question.

Pour autant, la "tête" en question est pris au sens figuré, être du genre à ou avoir la réputation de, ce que révèle la suite de l'argumentaire d'Eric Woerth qui rappelle "[avoir agi] contre la fraude fiscale".


vendredi 9 juillet 2010

Chazal / Bettencourt : l'entretien


Par ces températures estivales, l'air de mon bureau est bien trop lourd pour une quelconque activité nécessitant l'intervention de mes neurones. Je prends donc le parti de fuir au loin, là-bas, près de la rivière, pour y trouver l'ombre des peupliers et le léger bruissement du vent dans les feuilles. Tout proche, j'entends les voix d'enfants hurlant leur joie dès qu'ils remontent un gardon. Plus loin, je distingue quelques silhouettes couchées dans l'herbe et qui savourent, je le suppose, je l'espère, la réussite d'un examen. Les images de Claire Chazal et Liliane Bettencourt s'inscrivent difficilement dans un décor qui m'invite à d'autres rêveries et explique en grande partie les raisons qui me poussent à m'attarder sur cette introduction qui, à l'instar de cette phrase, n'a que trop duré. Allez, luttons et revenons à nos moutons cathodiques.



Je partage peu ou prou le point de vue de Sybille Vincendon qui dans son article du Monde.fr souligne que l'entretien a été placé sous le signe de l'émotion par Claire Chazal. En effet, soit les questions incitaient à l'expression d'un sentiment, comme dans les exemples suivants :

- "Est-ce que cela vous fait souffrir ?"
- "... est-ce que vous avez envie vous aussi de la retrouver ?"
- "... est-ce qu'aujourd'hui ça vous choque..." ?
- "... comment vous réagissez ?"
- "... comment vous vivez ça ?"
- "... et ça vous fait souffrir, ça vous dérange ?"

Soit elle demandait une réaction face à un sentiment d'autrui, en l'occurrence "l'opinion publique" :

- "Est-ce que vous comprenez que l'opinion publique puisse être étonné par ces sommes ?"
- "Est-ce que vous comprenez que l'opinion publique soit étonné, choqué dans ces périodes de crise ?"


Cette dernière question est d'ailleurs la seule sur laquelle C.Chazal a insisté. Cela n'a a priori pas grande importance, du moins au point où j'en suis de mon analyse. Il y a eu également des questions factuelles, notamment celle qui répondait à l'actualité :
Claire Chazal : Mais dans ces enregistrements, il est question d'évasion fiscale, est-ce que vous étiez au courant ?
Liliane Bettencourt : de ?
C.C : ... du fait qu'il y avait pour vous des comptes à l'étranger, en Suisse par exemple ?
L.B : Écoutez, nous avons beaucoup d'affaires à l'étranger, nous travaillons beaucoup avec nos affaires à l'étranger. Qu'est-ce que ça veut dire "quelque chose de l'étranger" ? Évidemment on a des affaires, on a des immeubles. Quand on monte une affaire on va [... Ndr : segment inaudible] dans une boutique.
Là, il est bien difficile de donner une explication à la teneur de la réponse formulée par L.Bettencourt qui se contente de rappeler, en substance, qu'une entreprise multinationale est multinationale. Il nous faut donc déployer plusieurs hypothèses :

_ Soit elle n'a pas du tout compris la question.
_ Soit elle n'a retenu que la deuxième partie de la question. La réplique "de ?" laisse à penser qu'elle n'a pas entendu ou compris la première partie. De même, la question rhétorique qu'elle émet, "Qu'est-ce que ça veut dire quelque chose de l'étranger ?", semble interroger la pertinence de la question posée par C.Chazal qui, dans la deuxième partie de la question, ne mentionne plus la "question d'évasion fiscale".
_ Soit elle a compris la question et choisis délibérément de ne pas y répondre. Dans un premier temps, l'impératif "écoutez" peut servir ici pour remettre en perspective la question posée et ainsi éviter d'y répondre directement. Je m'explique** : la question posée est une question fermée, la formule "est-ce que... ?" demandant une réponse par la confirmation ou l'infirmation. Pour se dédouaner de cette obligation logique, on peut utiliser un artifice consistant à recadrer la question posée pour mieux y répondre. Dans ce sens, la question rhétorique et métadiscursive, "Qu'est-ce que ça veut dire quelque chose de l'étranger ?" peut être analysée comme une reformulation de la question posée, ainsi l'"évasion fiscale" via "des comptes à l'étranger" devient "quelque chose de l'étranger", expression très imprécise qui laisse dès lors à la locutrice tout liberté d'orienter sa réponse dans le sens qu'il lui convient le mieux.

Dans tous les cas, la réponse de L.Bettencourt ne saurait être qualifiée de pertinente. Faute de relance de la part de la journaliste, notamment pour préciser le "quelque chose de l'étranger", on ne sait pas si L.Bettencourt était ou non "au courant" de l'évasion fiscale.



** J'avoue manquer d'outils pour ce faire. Or je sais bien que ces formulations ont été étudiées en long, en large, et en travers, mais il m'est impossible d'en retrouver trace ; mon analyse sera donc tout à fait empirique.

mardi 6 juillet 2010

L'Élysée : "cela semble infondé mais..."

Depuis ce matin et l'entretien de l'ancienne comptable de Liliane et André Bettencourt publié sur Mediapart*, les dépêches s'affolent et la communication de l'Élysée aussi. Rappel des faits : Claire Thibout, ex-comptable des Bettencourt, affirme notamment qu'Éric Woerth, alors trésorier de l'UMP, aurait reçu lors de la dernière campagne présidentielle des sommes d'argent en espèce dépassant les plafonds autorisés par la loi dans le cadre du financement des partis politiques. Et voici ci-dessous les réactions de l'Élysée :

"totalement faux", d'après un "proche" du président contacté par RTL .

Une heure plus tard, un porte-parole de l'Élysée déclarera :

"Cela semble infondé, mais il faut voir avec le trésorier de la campagne"

Il semble que ces deux déclarations aient été émises sans concertation au préalable car, si elles ressortaient d'un plan de com', ce serait à l'évidence une bourde. Je les retranscris car elles mettent en lumière le poids de la modalisation, c-à-d la manière avec laquelle l’énonciateur apprécie le contenu de l’énoncé.

D'un côté, l'emploi de l'adjectif qualificatif "faux", qui porte un jugement sans équivoque, est renforcé par l'adverbe "totalement" qui montre la certitude du locuteur vis-à-vis de son énoncé.

De l'autre côté, l'emploi du verbe d'état à valeur modale "sembler" exprime un degré de certitude moindre. La conjonction de coordination "mais" marque non pas une opposition logique entre les deux propositions mais une concession au premier avis émis. Ainsi, la deuxième proposition "il faut voir..." suspend la prise de position de la part du locuteur en renvoyant à un élément de contexte extérieur : ce qu'en dira "le trésorier de la campagne", à savoir Éric Woerth.



* L'article est au moment où j'écris en consultation libre "pour des raisons exceptionnelles liées à un afflux de visites sur notre site", précise Mediapart.

lundi 5 juillet 2010

L'argument /ad hominem/ et Eric Besson


Ah l'argument ad hominem ! Avant même l'ouverture de ce blogue, j'avais griffonné sur mon indispensable pense-bête cet impératif "trouver arg ad hominem", je la vois cette mention, perdue parmi, pèle-mêle, quelques numéros de téléphone, la liste des courses, "retrouver le Blanat de Nino Ferrer" et d'autres considérations personnelles dont je ne ferai pas mention car elles m'éloigneraient d'autant de cet article qu'il me faut bien rédiger - je ne suis pas là pour raconter ma vie, je vous en prie, un peu de sérieux - ; reprenons. J'attendais donc le fameux ad hominem et il se présenta mercredi dernier, empruntant la voix d'Eric Besson.

L'argument ad hominem (littéralement "contre l'homme") est un procédé argumentatif qui vise à attaquer la crédibilité d'un interlocuteur en lui opposant ses paroles ou actes passés, ces derniers étant en contradiction avec la position qu'il défend. Voici le passage en question :

J-M Aphatie : Bonjour, Eric Besson.

Eric Besson : Bonjour, Jean-Michel Apathie.

J-M A : Ségolène Royal a déclaré, hier soir, sur TF1 : "Le système Sarkozy est aujourd'hui corrompu". Et bien entendu, à l'UMP, tout le monde s'indigne.

E.B : Eh bien, quand j'entends ça, je me dis que c'est surtout le système socialiste qui est perverti au sens où il a perdu ses repères. Qu'est-ce que ça veut dire, un parti qui est incapable de produire des idées, incapable de dire ce qu'il ferait dans un certain nombre de domaines et qui pratique une chasse à l'homme que je trouve honteuse ? Et songez au cocasse de la situation. J'entendais la conclusion de l'éditorial d'Alain Duhamel*.

Le Président de la République, Nicolas Sarkozy, est le premier Président de la République à avoir demandé à ce que chaque année, le budget de l'Elysée soit "audité", comme on dit, examiné par la Cour des Comptes ; et celle qui attaque et qui parle d'un système Sarkozy - elle est prudente d'ailleurs, parce que sinon ça relèverait de la diffamation - ; mais le système, il a une chance, c'est qu'il ne peut pas porter plainte. Donc, elle parle d'un système Sarkozy, c'est celle qui a été condamnée pas soupçonnée, condamnée pour infraction à la législation du travail sur ses assistantes parlementaires. Donc, franchement, quelle république que celle qui a été condamnée attaque celui qui a voulu la transparence absolue.

* [Ndr] A.Duhamel y juge "modestes" les efforts d'économie annoncés concernant le budget de l'Elysée.
Sce : L'invité de RTL, le 30 juin 2010

Pour répondre à l'accusation portant sur un "système" "corrompu", E. Besson renvoie S.Royal à sa propre condamnation "pour infraction à la législation sur ses assistantes parlementaires". Ce procédé vise à discréditer la personne elle-même et affaiblir par contagion son accusation, c'est en quelque sorte une forme évoluée du trivial "c'est celui qui dit qui y est". Voilà, c'était ça l'argument ad hominem.

Il n'est pas non plus inutile de noter la construction des phrases d'E.Besson : elle sont longues, faites de nombreuses reprises, et apparaissent forcément alambiquées une fois posées sur le papier. Rien de plus naturel pour autant, l'oral permet de s'émanciper des rigueurs de la syntaxe. Une particularité pourtant, concernant le segment qu'il consacre à S.Royal : en droite ligne de l'argumentation ad hominem, la structure des phrases est orientée exclusivement vers S.Royal, le sujet grammatical y réfère : "celle qui attaque et qui parle...", puis dans l'incise "elle", puis dans la reprise "elle parle", et enfin en position d'attribut "celle qui a été condamnée...". Et je ne compte pas les expansions qui permettent d'accumuler les compléments des pronoms, mais les souligne toutefois :
celle qui attaque et qui parle d'un système Sarkozy - elle est prudente d'ailleurs, parce que sinon ça relèverait de la diffamation - ; mais le système, il a une chance, c'est qu'il ne peut pas porter plainte. Donc, elle parle d'un système Sarkozy, c'est celle qui a été condamnée pas soupçonnée, condamnée pour infraction à la législation du travail sur ses assistantes parlementaires.



NB : E.Besson note dans son commentaire l'indétermination du mot "système" et qui est commandée selon lui par la prudence. On peut dans la même veine y ajouter la tournure passive, "Le système Sarkozy est aujourd'hui corrompu", sans complément d'agent ; "corrompu" par qui ?


jeudi 1 juillet 2010

Frédéric Mitterrand : "Non, pratiquement pas"

Voilà une toute petite phrase croisée dans "Le Petit Journal Actu" du mercredi 23 juin 2010. À la question d'un journaliste : "On a parlé de la défaite des bleus au conseil des ministres ?" Frédéric Mitterrand répond : "Non, pratiquement pas".


À l'origine, je comptais m'attarder sur cette rapide correction ou concession du ministre, et puis l'analyse m'amenait bizarrement dans des conjonctures biscornues et qui ont fini par m'épuiser ; alors je ne retiendrai que l'adverbe "pratiquement" dans le sens qui est le sien ici, à savoir quasiment, presque. Si l'on réfléchit à l'étymologie du mot, on comprend bien mal le rapport de sens entre pratiquement et quasiment ; c'est qu'il n'y en a pas vraiment. Cette acception est issue de l'anglais où practically peut signifier almost, nearly (trad. presque). Non seulement nous l'avons importée mais encore celle-ci vient en concurrence des autres sens de l'adverbe pratiquement qui en deviennent presque désuets. Imaginez :

A.De manière pratique (p.oppos. à théorique). N'arrive-t-il pas que la volonté rende pratiquement prépondérant un motif qui, théoriquement, n'était pas la résultante des forces qui sollicitaient l'âme? (Boutroux, Contingence, 1874, p.124). Appliquer pratiquement un principe (...) ne signifie pas qu'on l'ait compris (Choisy, Psychanal., 1950, p.9).

B.Dans la pratique, concrètement. Elle a dit: Ne me quitte pas... Un cri de désespoir peut-être? Ah, si elle veut... Mais pratiquement, c'est bien difficile... Qu'elle vienne habiter avec moi, dans la banlieue? (Martin du G., J. Barois, 1913, p.531).

C. De manière pratique, commode. Organiser sa vie pratiquement (Lexis 1975).

Sce : Odieusement copié à partir de l'entrée "Pratiquement" du TLFI

Ah l'anglais...
 
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