vendredi 9 juillet 2010

Chazal / Bettencourt : l'entretien


Par ces températures estivales, l'air de mon bureau est bien trop lourd pour une quelconque activité nécessitant l'intervention de mes neurones. Je prends donc le parti de fuir au loin, là-bas, près de la rivière, pour y trouver l'ombre des peupliers et le léger bruissement du vent dans les feuilles. Tout proche, j'entends les voix d'enfants hurlant leur joie dès qu'ils remontent un gardon. Plus loin, je distingue quelques silhouettes couchées dans l'herbe et qui savourent, je le suppose, je l'espère, la réussite d'un examen. Les images de Claire Chazal et Liliane Bettencourt s'inscrivent difficilement dans un décor qui m'invite à d'autres rêveries et explique en grande partie les raisons qui me poussent à m'attarder sur cette introduction qui, à l'instar de cette phrase, n'a que trop duré. Allez, luttons et revenons à nos moutons cathodiques.



Je partage peu ou prou le point de vue de Sybille Vincendon qui dans son article du Monde.fr souligne que l'entretien a été placé sous le signe de l'émotion par Claire Chazal. En effet, soit les questions incitaient à l'expression d'un sentiment, comme dans les exemples suivants :

- "Est-ce que cela vous fait souffrir ?"
- "... est-ce que vous avez envie vous aussi de la retrouver ?"
- "... est-ce qu'aujourd'hui ça vous choque..." ?
- "... comment vous réagissez ?"
- "... comment vous vivez ça ?"
- "... et ça vous fait souffrir, ça vous dérange ?"

Soit elle demandait une réaction face à un sentiment d'autrui, en l'occurrence "l'opinion publique" :

- "Est-ce que vous comprenez que l'opinion publique puisse être étonné par ces sommes ?"
- "Est-ce que vous comprenez que l'opinion publique soit étonné, choqué dans ces périodes de crise ?"


Cette dernière question est d'ailleurs la seule sur laquelle C.Chazal a insisté. Cela n'a a priori pas grande importance, du moins au point où j'en suis de mon analyse. Il y a eu également des questions factuelles, notamment celle qui répondait à l'actualité :
Claire Chazal : Mais dans ces enregistrements, il est question d'évasion fiscale, est-ce que vous étiez au courant ?
Liliane Bettencourt : de ?
C.C : ... du fait qu'il y avait pour vous des comptes à l'étranger, en Suisse par exemple ?
L.B : Écoutez, nous avons beaucoup d'affaires à l'étranger, nous travaillons beaucoup avec nos affaires à l'étranger. Qu'est-ce que ça veut dire "quelque chose de l'étranger" ? Évidemment on a des affaires, on a des immeubles. Quand on monte une affaire on va [... Ndr : segment inaudible] dans une boutique.
Là, il est bien difficile de donner une explication à la teneur de la réponse formulée par L.Bettencourt qui se contente de rappeler, en substance, qu'une entreprise multinationale est multinationale. Il nous faut donc déployer plusieurs hypothèses :

_ Soit elle n'a pas du tout compris la question.
_ Soit elle n'a retenu que la deuxième partie de la question. La réplique "de ?" laisse à penser qu'elle n'a pas entendu ou compris la première partie. De même, la question rhétorique qu'elle émet, "Qu'est-ce que ça veut dire quelque chose de l'étranger ?", semble interroger la pertinence de la question posée par C.Chazal qui, dans la deuxième partie de la question, ne mentionne plus la "question d'évasion fiscale".
_ Soit elle a compris la question et choisis délibérément de ne pas y répondre. Dans un premier temps, l'impératif "écoutez" peut servir ici pour remettre en perspective la question posée et ainsi éviter d'y répondre directement. Je m'explique** : la question posée est une question fermée, la formule "est-ce que... ?" demandant une réponse par la confirmation ou l'infirmation. Pour se dédouaner de cette obligation logique, on peut utiliser un artifice consistant à recadrer la question posée pour mieux y répondre. Dans ce sens, la question rhétorique et métadiscursive, "Qu'est-ce que ça veut dire quelque chose de l'étranger ?" peut être analysée comme une reformulation de la question posée, ainsi l'"évasion fiscale" via "des comptes à l'étranger" devient "quelque chose de l'étranger", expression très imprécise qui laisse dès lors à la locutrice tout liberté d'orienter sa réponse dans le sens qu'il lui convient le mieux.

Dans tous les cas, la réponse de L.Bettencourt ne saurait être qualifiée de pertinente. Faute de relance de la part de la journaliste, notamment pour préciser le "quelque chose de l'étranger", on ne sait pas si L.Bettencourt était ou non "au courant" de l'évasion fiscale.



** J'avoue manquer d'outils pour ce faire. Or je sais bien que ces formulations ont été étudiées en long, en large, et en travers, mais il m'est impossible d'en retrouver trace ; mon analyse sera donc tout à fait empirique.

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