mercredi 25 août 2010

Nicolas Sarkozy : "Je ne reprendrai pas la célèbre phrase de Michel Rocard..."

Comment dire sans dire en reconnaissant tout de même avoir dit ? Voilà l'exercice auquel s'est livré Nicolas Sarkozy lors de son discours du 30 juillet 2010, à Grenoble.

"Je ne reprendrai pas la célèbre phrase de Michel ROCARD dans laquelle je me retrouve : « La France ne peut accueillir toute la misère du monde ». Je dis simplement, c'est un constat lucide".

Sce : Discours du Président de la République lors de la prise de fonction du nouveau préfet de l'Isère, le 30 juillet 2010, tel que retranscrit sur le site Elysee.fr

Cette figure qui se nomme prétérition consiste à déclarer passer sous silence une chose (ici exprimé de manière explicite : "je ne reprendrai pas la phrase de Michel ROCARD") en l'évoquant néanmoins (dans notre cas il s'agira tout bonnement de la citation de la "phrase" dont il est question). La contradiction permet habituellement au locuteur de prendre une distance par rapport à ce qu'il dit, ceci pour ne pas l'assumer pleinement. C'est le plus souvent un exercice emprunt d'ironie comme dans l'exemple qui suit :

- Je ne vous dirai pas que ce monsieur est un idiot, ce serait insultant.

Prise de distance, disions-nous, et pourtant N. Sarkozy par deux fois donne crédit à la formule. D'une part il précise [qu'il se retrouve] dans cette "phrase", d'autre part il porte un jugement mélioratif en affirmant ce "constat" "lucide". Ce mouvement tire encore un peu plus la corde du jeu contradictoire tendu par la prétérition.

J'aurais aimé m'arrêter là en ce qui concerne cette analyse mais je dois dire un mot, et peut-être plus, de la "célèbre phrase" reprise (ou non) par N. Sarkozy car la citation est ici tronquée, l'original étant : "La France ne peut accueillir toute la misère du monde, mais elle doit en prendre fidèlement sa part". On pourrait en rester là et se contenter de citer Michel Rocard qui , à l'occasion des célébrations du 70ème anniversaire de la Cimade, le 26 septembre 2009, revient sur la postérité que connaît sa "phrase" :

"Une malheureuse inversion, qui m’a fait évoquer en tête de phrase les limites inévitables que les contraintes économiques et sociales imposent à toute politique d’immigration, m’a joué le pire des tours : séparée de son contexte, tronquée, mutilée, ma pensée a été sans cesse invoquée pour soutenir les conceptions les plus éloignées de la mienne..."

On pourrait en rester là, disais-je, mais on renverra tout de même à un article du Monde Diplomatique daté du 30 septembre 2009 et qui nuance tout cela. Pour autant et puisque notre objectif est d'analyser les mots effectivement prononcés par N.Sarkozy, on ne retiendra que ceux-ci et l'on s'interrogera sur ce "constat lucide" car il faut bien reconnaître que la célèbre phrase, une fois tronquée, a tout d'un constat lucide. En effet, il est inutile de se demander si la France peut ou non accueillir toute la misère du monde, ce qui doit représenter au bas mot un milliard d'êtres humains, la réponse serait évidente - lucide, dirait N.Sarkozy - mathématique, ajouterai-je. En soi cette phrase n'énonce qu'une généralité aussi vrai que le soleil se lève à l'est, et si elle comporte une pensée politique, celle-ci n'est que sous-entendue - ; oui, je sais, il me faudrait aussi approfondir ce sujet-là*, et croyez le bien, si j'avais le courage et le temps de m'y consacrer, je le ferais volontiers car je dois avouer que l'emploi du verbe pouvoir m'interroge, je me demande aussi ce que véhicule ce verbe accueillir, je ne parle pas non plus de la généralisation sûrement hyperbolique du toute, et en ce qui concerne la métonymie qui offre le concept de misère pour réunir en un mot des populations et des situations si disparates, je n'en dirai rien. Ah misère!



* La dernière fois qu'il m'advint de me livrer à un tel exercice, remontant d'une citation à son origine, puis au contexte de référence, puis à l'origine de ce dernier, et ainsi de suite, j'en arrivai au Verbe qui se fit Dieu, ou l'inverse, et j'y serais encore si les bars ne finissaient pas par fermer leur porte et jeter alors impudemment leurs derniers clients sur le trottoir.

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