mercredi 29 septembre 2010

Ah la comédie humaine !

Pour convaincre un interlocuteur, il est très courant de faire usage d'un argument d'autorité afin de légitimer ou renforcer la thèse qu'on présente. On peut ainsi convoquer un auteur célèbre, quelque sommité scientifique, une quelconque parole d'évangile ou plus communément se placer sous le patronage d'un dicton ou d'un proverbe. Il arrive quand la thèse est faible que celle-ci ne tienne qu'à l'autorité sensée en assurer la pertinence ; ainsi esseulé, l'argument d'autorité est d'autant plus visible. C'est le cas dans l'extrait qui suit et qui présente un échange entre Karima Delli et Pierre Kosciusko-Morizet à la toute fin d'un débat portant sur "les grandes fortunes d'aujourd'hui", dans l'émission Ce soir ou jamais du mercredi 15 septembre.

Karima Delli : Moi je dirai juste que derrière chaque grande fortune il y a un crime, ça c'est Balzac qui le disait et je pense que c'est peut-être ça notre mission pour demain, c'est d'aller voir ce qu'il se passe derrière les affaires récentes, justement, politiques et publiques...
Pierre Kosciusko-Morizet : Moi je trouve que c'est scandaleux de dire ça. Je ne peux pas laisser dire ça... Comment... comment... comment est-ce qu'on peut dire ça ? Et comment...
K. D : C'est écrit, c'est Balzac qui l'a écrit...
P. K-M : Ok. Alors tout ce qui est écrit est vrai.
K. D : ... "Derrière chaque grande fortune il y a un grand crime". C'est Balzac qui le dit. Allons voir ce qui se passe...
P. K-M : Alors si c'est Balzac qui le dit, alors c'est bon.
K. D : C'est Balzac qui le dit.
Marc Ladreit de Lacharrière (ironique) : Vive Balzac!
P. K-M : Et Pablo Picasso aussi. Mais il a de la fortune, alors qu'est-ce qu'il a fait, lui ?
Frédéric Taddéi : On s'arrête...
P. K-M : Non, on peut pas dire ça, c'est vraiment bizarre, c'est vraiment bizarre ; enfin bon...
Je ne m'attarderai pas sur les arguments utilisés par le contradicteur (et c'est bien dommage) afin de me concentrer sur l'argument d'autorité. Karima Delli commence par prendre à son compte la thèse ("Moi je dirai juste que...") avant de dévoiler qu'il s'agit là d'une citation ("ça c'est Balzac qui le disait"), ce qui doit fonder la légitimité de son propos : voilà l'argument d'autorité. Par la suite, face aux critiques de Pierre Kosciusko-Morizet, elle choisit non pas de démontrer la vérité de sa thèse mais insiste sur l'autorité sensée la légitimer et qu'elle répétera à trois reprises : "c'est Balzac qui l'a écrit",  "c'est Balzac qui le dit", "c'est Balzac qui le dit".

Notons toutefois que cette citation couramment attribuée à Honoré de Balzac n'est pas attestée, il semble qu'elle soit une déformation d'une phrase prononcée par Vautrin dans Le père Goriot : "Le secret des grandes fortunes sans cause apparente est un crime oublié, parce qu'il a été proprement fait".

Vous trouverez ci-dessous le passage en question (à la fin du premier paragraphe) d'après l'édition de 1856, Ed Librairie Nouvelle. Et comme je remarque que Google colle un lien qui invite à acheter Le père Goriot par correspondance, je rappelle qu'on trouve ce bouquin dans n'importe quelle librairie. 

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