mercredi 6 octobre 2010

Viviane Reding ne pense plus

Le mois dernier, suite à la publication de la fameuse circulaire du 05 août portant sur l'évacuation de campements illicites en France et visant "en priorité ceux de Roms", Viviane Reding, la commissaire européenne en charge de la Justice, des Droits fondamentaux et de la Citoyenneté avait réagi vivement, faisant référence à la Seconde Guerre Mondiale. Cette référence, aussitôt interprétée comme une comparaison entre la situation actuelle et les déportations de la Seconde Guerre Mondiale, avait suscité les protestations de la part du Gouvernement français. Voici ci-dessous la déclaration de Viviane Reding :

Bruxelles, le 14 septembre 2010

"La Commission européenne a suivi de très près l'évolution de la situation concernant les Roms en France, au cours des dernières semaines.

J'ai été personnellement choquée par des circonstances qui donnent l'impression que des personnes sont renvoyées d'un Etat membre uniquement parce qu'elles appartiennent à une certaine minorité ethnique. Je pensais que l'Europe ne serait plus le témoin de ce genre de situation après la seconde guerre mondiale".

Sce : extrait de la traduction* de la déclaration de Viviane Reding, SPEECH/10/428 sur Europa.eu

On s'intéressera ici aux implicites que comporte la dernière phrase.

Avant toute autre chose, il faut noter que la déclaration originale de Viviane Reding était en anglais. Si la traduction proposée reprend exactement le sens de ses propos, je préfère proposer une traduction qui reprenne la tournure syntaxique de la phrase afin de pouvoir travailler une version en français :
Énoncé original :
"This is a situation I had thought Europe would not have to witness again after the Second World War".
Traduction littérale :
"C'est une situation dont je pensais que l'Europe n'aurait plus à être témoin après la Seconde Guerre Mondiale".

L'utilisation de l'imparfait "pensais" relate un état passé mais est en relation avec le moment de l'énonciation, ce qui crée une opposition par rapport à celui-ci : si Viviane Reding "[pensait] que...", c'est qu'au moment où elle s'exprime, [elle ne le pense plus]. L'imparfait reprend d'ailleurs parfaitement les valeurs du past perfect "had thought ". Ainsi, on peut établir ce qui suit :

Je pensais :  l'Europe n'aura plus à être témoin [de cette situation] après la Seconde Guerre Mondiale.
et son équivalent :
Je ne pense plus : l'Europe n'aura plus à être témoin [de cette situation] après la Seconde Guerre Mondiale. 
et une fois la double négation levée :
Je pense : l'Europe a à être témoin [de cette situation] après la Seconde Guerre Mondiale (en l'occurrence aujourd'hui).

Cette suite de déduction est la formulation des présupposés sous-jacents de l'énoncé. La formule utilisée par Viviane Reding est une forme d'atténuation du propos qui évite la violence d'une accusation formelle.

Viens maintenant le tour de la "Seconde Guerre Mondiale". C'est là un événement et un repère historique majeur du XXème siècle et qui pourrait n'être que cela. Cependant, à travers le mot "situation" qui est une reprise nominale de la proposition "des personnes sont renvoyées d'un Etat membre uniquement parce qu'elles appartiennent à une certaine minorité ethnique", on voit se dessiner une analogie entre les événements d'aujourd'hui et ceux de la Seconde Guerre Mondiale, ces derniers n'étant pas exprimés explicitement mais à l'état de sous-entendu. Le propre du sous-entendu, c'est que son auteur peut toujours en nier l'existence et considérer qu'il s'agit d'une mauvaise interprétation, ce que fera d'ailleurs Viviane Reding dans les  regrets qu'elle exprimera le lendemain de sa déclaration :           

"Je regrette les interprétations qui détournent l'attention du problème qu'il faut maintenant résoudre. Je n'ai en aucun cas voulu établir un parallèle entre la Deuxième Guerre mondiale et les actions du gouvernement français d'aujourd'hui".
Sce : Déclaration de V.Reding à l'AFP, le 15/09/2010




* Le discours original est en anglais, disponible en vidéo ; et, ci-dessous sa retranscription :
Brussels, 14 September 2010

"Over the past weeks, the European Commission has been following very closely the developments in France regarding the Roma.
I personally have been appalled by a situation which gave the impression that people are being removed from a Member State of the European Union just because they belong to a certain ethnic minority. This is a situation I had thought Europe would not have to witness again after the Second World War".
Sce : Europa.eu

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